Extrait d'un dossier publié dans L'Arche n°513, novembre 2000
Israël, éternel coupable ?

" Esplanade des Mosquées ", " mont du Temple " : sous les questions de vocabulaire, un problème de légitimité

Dans l'usage courant de la presse française, l'expression " esplanade des Mosquées " a remplacé l'expression " mont du Temple ". Par exemple, la légende de la photo représentant le jeune Tuvia Grossman (voir ci-dessus, dans ce dossier), qui situait l'action au " mont du Temple " , parle de l'" esplanade des Mosquées " depuis qu'elle a franchi l'Atlantique. Commençons par les faits. Ils sont élémentaires. Le mont du Temple est la colline où se trouvait autrefois le Temple de Jérusalem, et sur cette colline se trouve aujourd'hui l'esplanade des Mosquées. Selon que l'on est juif ou musulman, on peut donc choisir l'appellation que l'on préfère. Mais laisser croire que le lieu en question n'est rien d'autre que l'esplanade des Mosquées, c'est se livrer à un révisionnisme historico-théologique, chassant symboliquement les Juifs d'un lieu qui est depuis des millénaires le centre de leur conscience collective.

RÉVISIONNISME
Ainsi, dire qu'Ariel Sharon s'est rendu, ce fameux 28 septembre, " sur l'esplanade des Mosquées ", c'est signifier au public que le président du Likoud avait l'intention de fouler aux pieds un lieu saint musulman. Et le public croira volontiers qu'il y avait là une intention profanatrice. Or il n'en est évidemment rien. Dans une interview à l'hebdomadaire américain Time (14 octobre), le premier ministre Ehoud Barak met les choses au point : " Le ministre de la sécurité intérieure (qui se trouvait être aussi le ministre des affaires étrangères), Shlomo Ben Ami, a coordonné [la visite de Sharon] avec l'un des chefs de la sécurité palestinienne. Ils ont exigé qu'il n'entre pas dans les mosquées, et il a accepté tout en élevant une protestation de principe. " De fait, Sharon n'est pas entré dans la mosquée Al-Aqsa ni dans le Dôme du Rocher.
S'il y a un problème de respect des lieux saints, il n'est pas où on l'imagine. Israël n'a jamais réfuté le caractère sacré pour les musulmans de la mosquée Al-Aqsa. En revanche, les Palestiniens s'obstinent à nier que les Juifs aient un lien quelconque avec le mont du Temple. Lors des négociations de Camp David, cet été, les représentants palestiniens ont soutenu cette thèse dur comme fer ; et ils ont été tout étonnés de la réaction de leurs hôtes américains, pour qui c'était à peu près comme si un Espagnol niait le lien que les Français ont avec l'île de la Cité… Pourtant, dans une interview au Monde donnée peu après l'échec de Camp David, l'un de ces négociateurs palestiniens, Yasser Abed Rabbo, revenait à la charge. Les Israéliens, expliquait-il, creusent depuis des années pour trouver des traces du Temple, et ils n'ont rien trouvé. Les connaissances de M. Abed Rabbo en archéologie sont ce qu'elles sont ; mais il est déplorable que les lecteurs du Monde n'aient pas eu droit à un rectificatif.

Le révisionnisme palestinien ne s'arrête pas au sommet du mont du Temple. Sur le site internet officiel de l'Autorité palestinienne, on trouve une page consacrée aux " principaux sites religieux de Jérusalem ". Les sites répertoriés comme étant " les plus importants pour les trois religions monothéistes " sont au nombre de cinq : la mosquée Al-Aqsa, le Dôme du Rocher, l'église du Saint-Sépulcre, l'église de Gethsémani et " le mur Al-Boraq ". Voici comment est décrit ce dernier site : " C'est une partie de la face extérieure du mur occidental de la mosquée Al-Aqsa. La créature "Al-Boraq", qui porta Mahomet durant son ascension au ciel, fut attachée à ce mur. Certains Juifs orthodoxes (some Orthodox Jews) le considèrent comme étant pour eux un lieu saint, et affirment que le mur fait partie de leur temple ; toutes les études historiques et toutes les excavations archéologiques ont échoué à trouver une preuve quelconque pour soutenir cette affirmation. Afin de miner les fondations de la mosquée Al-Aqsa, le gouvernement israélien l'a transformé en un lieu saint pour les Juifs, et a interdit aux non-Juifs d'y accéder, à l'exception d'un nombre limité de touristes. " Le plus grave est sans doute que les Palestiniens soient persuadés de la véracité de ces affirmations, et qu'ainsi ils se ferment à toute possibilité de dialogue rationnel avec les Israéliens. La négation du lien que les Juifs ont avec cette terre n'est pas seulement une contre-vérité flagrante : elle est une marque d'aveuglement qui présage mal des relations entre les deux peuples. Un des meilleurs services que les Occidentaux - et au premier chef, pourquoi pas, les responsables français - pourraient rendre aux Palestiniens serait de les sortir de cet isolement, de leur faire prendre conscience de l'existence de cet Autre qu'est le Juif israélien avec qui ils seront bien obligés de coexister.

" VRAI ISRAËL "
Mais la pratique actuelle semble être tout à l'opposé. Non seulement on ne fait pas l'effort d'expliquer aux Palestiniens en quoi ils se trompent, mais on colporte leurs aberrations de langage. Et, du coup, l'on fait croire à un public largement ignorant de ces choses qu'il n'y a vraiment rien d'autre qu'une esplanade des Mosquées, à laquelle les Israéliens rêveraient d'attenter.

Pour un certain nombre de chrétiens, qui ne sont pas encore affranchis des modes de pensée dans lesquels ils ont été éduqués, on discerne une motivation évidente, qui dépasse les vicissitudes de la politique proche-orientale. Nier la légitimité d'une présence juive à Jérusalem est le prolongement naturel de " l'enseignement du mépris " . Entre musulmans et chrétiens, la concurrence autour des lieux saints n'était que temporelle et elle a depuis longtemps perdu toute actualité. S'agissant des Juifs, c'est une tout autre affaire. Dire que les Juifs n'ont pas leur place à Jérusalem, c'est une autre manière de répéter que l'Église est le " vrai Israël " et qu'elle a hérité du peuple déicide les droits dont celui-ci a été déchu. Il n'est pas besoin d'être chrétien pratiquant, ni même d'origine chrétienne, pour partager une telle manière de voir. Nous vivons dans une civilisation qui est porteuse de ce rejet, parce qu'elle est en partie fondée sur lui. Ceux - ils sont heureusement nombreux - qui se libèrent de ces préjugés n'en ont que plus de mérite.

Ce n'est pas de théologie qu'il s'agit ici, mais de la paix et de la guerre. La paix ne régnera au Proche-Orient que le jour où chacun des partenaires sera profondément convaincu de la légitimité de l'autre. Il s'agit là d'un processus qui ne va pas de soi. On répète depuis des années, en France et ailleurs, que les Israéliens doivent prendre conscience de l'existence des Palestiniens. La réflexion était sans doute fondée autrefois. Aujourd'hui, elle est totalement dépassée. Les Israéliens sont parfaitement conscients de l'existence des Palestiniens et de leurs liens avec la terre où vivent les uns et les autres. En revanche, il y a un refus arabe (ou arabo-islamique) de la présence juive, qui plonge, bien au-delà des modalités immédiates du conflit, dans un fonds culturel dont on mesure mal la violence - même lorsqu'il se cache sous d'anodines questions de vocabulaire. Justifier ce refus, l'entretenir voire le diffuser en Europe, c'est une faute qui risque de mener aux pires catastrophes.
M. W.

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