Article extrait du dossier "Diaspora"
paru dans L'Arche n°511 (septembre 2000)  

SINGAPOUR : DES JUIFS SEPHARADES PARMI LES CHINOIS, LES MALAIS ET LES INDIENS PAR VALERIE COHEN.

Dans la salle à manger de la synagogue Chesed El, une douzaine d'hommes prennent leur petit déjeuner après la prière du matin. Sur l'un des murs, entre des photos de synagogues du monde entier, une main de Fatma protège l'assemblée contre le mauvais œil. Le nombre impressionnant de mains de Fatma que l'on trouve ainsi suspendues dans les maisons juives de Singapour pourrait laisser penser qu'ici le Malin fait des ravages… Non. Simplement, on s'en méfie autant que parents et grands-parents s'en méfiaient.
Ce qui change, en revanche, c'est ce qu'il y a au menu. Rébecca Solomon, ce matin-là, aide à préparer le petit déjeuner communautaire. Elle est aux fourneaux, avec une employée chinoise, et toutes deux ont cuisiné des légumes au curry, recette indienne, à déguster avec un pain typiquement irakien. "Mon père, toute sa vie, n'a mangé que ce pain-là", se souvient-elle. D'autres fois, ces Juifs matinaux se régalent de riz frit à la chinoise, ou de nouilles sautées. Mélange de saveurs orientales et asiatiques. Mais le samedi, la tradition reprend le dessus, pour le repas de shabbat : on sert le 'hamim, poulet farci de riz qui a cuit toute la nuit.
Rébecca Solomon s'active, servant les uns et les autres. Elle s'adresse à eux en anglais, parfois en malais. L'arabe a presque complètement disparu. Comme tous leurs concitoyens, les Juifs de Singapour usent et abusent du singlish, cet anglais "petit nègre" à la grammaire approximative et à l'intonation très chinoise. Il faut entendre Rébecca Solomon, jolie dame blonde à la soixantaine pétillante, ponctuer toutes ses fins de phrase par un lah nasal typiquement chinois. Ou demander, le geste - oriental - accompagnant la parole : "What to do?" (Que faire?).
Les Juifs, économiquement et socialement, sont bien intégrés dans la société singapourienne qui est du reste largement occidentalisée. Ils y ont leurs amis, leurs collègues. Frank Benjamin est à la tête d'une société de distribution de grandes marques de vêtements et accessoires, cotée en Bourse, qu'il a fondée il y a quarante ans. Du cinquième étage de l'immeuble où son entreprise a élu domicile, en bordure d'Orchard Road - les Champs-Élysées de Singapour -, il dirige ses affaires. Accrochées au mur: des calligraphies chinoises ; à chaque porte, y compris celles de ses secrétaires chinoises : une mezouza. "Spirituellement, je me sens très juif, mais pour le reste je me sens vraiment singapourien", confie-t-il. Ses grands-parents, tous bagdadis, sont venus de différentes communautés d'Asie : Inde, Chine, Singapour. Ses parents se sont mariés dans l'île, il y est né et il s'y sent bien.
Même dans son activité de dirigeant d'entreprise, la culture asiatique transparaît. "Je me souviens, quand j'ai créé mon entreprise, je ne regardais même pas les contrats. Ici, la parole donnée est très importante. Si vous ne la respectez pas, c'est votre intégrité qui est ruinée, les gens ne vous respectent plus. C'est typiquement asiatique et j'agis comme cela."
Si les Juifs se sentent à l'aise dans cette société asiatique, c'est aussi peut-être parce que les cultures chinoise et juive ont plus d'une similarité. Andrew Lim aime à détailler ce cousinage. Et il est bien placé pour le faire. Ce Chinois de 32 ans, élevé dans la religion catholique, a découvert il y a quatre ans que sa grand-mère maternelle est la descendante d'une famille de marranes portugais installés à Malacca - ville de la péninsule malaisienne qui était sous contrôle portugais au XVIe siècle. Depuis, il s'est mis à étudier la Torah et les traditions juives, parallèlement à son activité… d'acteur-vedette de la télévision singapourienne. Il est aussi journaliste, chroniqueur radio, humoriste. Il porte la kippa, en ville comme à l'écran, fréquente assidûment la synagogue et fait sonner son téléphone portable sur les notes de Hava Naguila. Habillé de sombre, petite barbe, sourire en coin, et visage enthousiaste lorsqu'il évoque les points communs entre Chinois et Juifs: "Les uns et les autres accordent beaucoup d'importance à l'éducation, aux études, à la réussite professionnelle, à la famille. La mère, chinoise ou juive, veut garder le plus longtemps possible ses enfants près d'elle, cuisiner pour eux, les nourrir, les faire grossir", dit-il en montrant du regard son ventre bien charnu. Si la nourriture joue un rôle important chez les Juifs, c'est le cas aussi chez les Chinois, indique Andrew Lim. "On ne peut pas avoir une réunion d'affaires ou de famille sans partager un repas. De plus, comme les Juifs, les Chinois ont des plats particuliers pour les différentes fêtes." Le goût pour la discussion, le questionnement, est également commun aux deux groupes. "Les Chinois ont toujours dix opinions sur un sujet, tout comme les Juifs", fait-il remarquer. Enfin, ils sont très présents et très actifs dans le secteur des affaires. Ne dit-on pas que les Chinois sont les Juifs de l'Asie ?