SOMMES-NOUS VRAIEMENT A L'AUBE DE L'AN 5761 ? PAR YEHOUDA VARDI


Le décompte des années selon le calendrier juif ne s'accorde peut-être pas avec les données de la science, mais il a une signification bien plus profonde

En cet automne commençant du second millénaire, il va falloir retenir encore quatre chiffres. En plus des nombres de votre carte bancaire, du code pour entrer dans la maison de votre beau-frère et du mot de passe pour votre site internet. À partir du vendredi soir 29 septembre, il va falloir nous rappeler les chiffres de la nouvelle année juive: 5761. Le 29 septembre, nous commencerons la 5761e année de l'univers.

Seulement, si vous racontez à vos enfants que le monde a été créé il y a 5761 années, ils vous riront au nez. Qu'importe d'ailleurs le chiffre qu'ils vous indiqueront et la manière dont les hommes de science évaluent l'âge de l'univers, une chose est sûre: ce chiffre-là est astronomique et n'a aucun rapport avec le calendrier d'Israël. À quoi les adeptes du calendrier juif rétorquent qu'en remontant dans le temps à partir du 1er Tichri de l'an 2000 jusqu'à la création de l'univers, et en additionnant jour après jour les durées consignées dans la Torah et les autres Livres de la Bible, ils arrivent à 5761 années pile-poil. Les repères sont parfaitement clairs. Ainsi (on le sait par d'autres sources encore), le premier Temple de Jérusalem a été détruit en - 587; à partir de quoi les biographies royales vous ramènent à Salomon; de Salomon à Moïse vous vous en sortez sans difficultés majeures: on connaît la durée de la période des Juges, qui fut précédée de la conquête de Canaan et des quarante années que les Hébreux ont passées dans le désert; après quoi vous remontez à la biographie détaillée et chiffrée de Joseph, puis aux données concernant les Patriarches et Noé; vous portez à l'addition les dix générations séparant la génération du déluge de l'époque de notre ancêtre commun Adam; sur quoi vous ajoutez généreusement six jours, puisqu'Adam fut créé à la fin de la première semaine du monde. Total: 5761 années.

Certes, des différences d'interprétation peuvent être retenues. Le calcul peut être corrigé de quelques années, voire de deux ou trois siècles. Mettons même de dix siècles! Nous sommes encore loin du chiffre donné par la science. Infiniment loin. Alors, qu'est-ce qui ne va pas?

Ce qui ne va pas, c'est que notre calcul a fait intervenir l'indication donnée par la Torah pour chacun des six jours de la création: "Il fut soir, il fut matin". Or l'idée de comptabiliser les jours de la Création est totalement surréaliste. Un jour se définit soit par l'espace de temps qui s'écoule du lever au coucher du soleil, soit par la durée de la rotation de la terre autour du soleil (d'un lever du soleil à un autre). Mais le soleil, dit la Torah, n'a été créé qu'au quatrième "jour", et rien n'indique que la durée des autres "jours" de la Création soit différente de celle des quatre premiers. En d'autres termes, cette fameuse semaine de six jours plus le shabbat (sans parler de la période où il est question du séjour d'Adam et d'Eve "à l'est d'Eden") échappe à notre entendement.

En lisant la Bible, vous apprenez comment vous conduire, vous devinez les frontières du bien et du mal, mais rien, absolument rien ne vous permet d'arriver à des conclusions sur le calendrier de la préhistoire. Calculer un âge fictif de l'univers équivaudrait, très exactement, au fameux problème: étant donné que la longueur du bateau est de 100 mètres, que sa largeur de 10 mètres et sa hauteur de 3 mètres, quel est l'âge du capitaine?

S'il en est ainsi, pourquoi les rabbins maintiennent-ils cette fiction? Pourquoi faut-il que nous retenions l'année de notre calendrier? Pour deux raisons essentielles, qui participent l'une et l'autre de l'idée d'universalité.

La première raison est d'ordre philosophique. L'histoire du peuple juif et son destin ne sont pas hors du monde; ils appartiennent à l'histoire et au destin de l'humanité. Dieu n'est pas un chef de clan qui aurait créé un petit peuple appelé Israël, et accessoirement le reste des hommes. Quant à Israël, il ne considère pas que l'histoire du monde commence avec celle des Juifs ou des Hébreux. Notre calendrier n'a pas pour point de départ la naissance d'un sauveur ou un événement marquant de l'histoire juive; nous appartenons à la famille des hommes, "aux familles de la terre" comme dit la Bible, et notre histoire commence avec la leur.

Le deuxième élément sert de soutènement à l'idée philosophique. Il lie les responsabilités des nations et des individus à celles de tous les hommes que Dieu juge. Roch Hachana - le Nouvel an juif, le jour du Jugement où, selon l'image de la Michna, chacun passe devant Dieu comme les moutons sous la houlette du berger - n'est pas un jour réservé aux Juifs afin qu'en faisant halte ils réfléchissent à leur comportement en vue de le modifier. À Roch Hachana, dit la tradition fixée par la Grande Assemblée - le Conseil supérieur fondé au retour du premier exil et qui deviendra par la suite le Sanhédrin -, l'univers entier, et pas seulement les Juifs, passe en jugement devant Dieu. Extrait du rituel de Roch Hachana, reprenant le texte de la Grande Assemblée : "Ce jour-là [à Roch Hachana] on arrête quelles nations seront victimes du glaive ou vouées à la paix ; lesquelles subiront la famine ou vivront dans l'abondance. Ce jour-là, les êtres sont examinés et rappelés à la vie ou à la mort". Tous les êtres, sans distinction d'origine.

Alors, quand à la veille de Roch Hachana vous souhaitez une bonne année, que votre vœu soit conforme à l'enseignement des maîtres du judaïsme: qu'il soit aussi universel. Et puisqu'il est d'usage chez les Juifs de manger au Nouvel an une pomme trempée dans le miel de douceur, que les tranches de cette pomme symbolisent les méridiens du globe, afin que la douceur abreuve toutes les familles de la terre et tous les êtres qui l'habitent.