Extrait du dossier publié dans
L’Arche N° 496 de juin 1999

L'homme Barak

Au lendemain de l’élection d’Ehoud Barak à la tête du gouvernement israélien, avant même qu’il ait constitué son équipe ministérielle et sa majorité parlementaire, les principales questions posées, en Israël et dans le monde, avaient trait moins à ses déclarations qu’à sa personne. A juste titre : la qualité des hommes importe plus que le style des discours.
Evaluer le potentiel d’un dirigeant est une tâche difficile mais essentielle.
Tel est l’objet de ce dossier. Nous avons étudié la biographie d’Ehoud Barak, nous avons comparé les témoignages des personnes qui l’ont connu aux diverses étapes
de sa carrière. Voici le portrait de l’homme Barak. Meïr Waintrater
(Un dossier préparé par Jacques Tarnov.)

Aux yeux de bien des Israéliens, qu’ils aient ou non voté pour lui le 17 mai dernier, le nouveau premier ministre d’Israël demeure une énigme. On connaît plus ou moins sa biographie (avec, nous le verrons, des zones d’ombre significatives), sa silhouette est désormais familière mais on a de la peine à savoir ce qu’il pense et à prédire ses réactions. Qui est Ehoud Barak ? Il est parfois des anecdotes qui, mieux qu’une longue analyse, résument ce qui distingue un homme de ses contemporains. Nous commencerons donc par une anecdote.
L’histoire se passe en mai 1960, dans une base militaire appartenant à la 9e division de blindés de Tsahal. L’armée israélienne vient d’être mise en état d’alerte : des forces égyptiennes sont entrées de manière impromptue dans le Sinaï. On a mobilisé des réservistes, et les troupes se déplacent vers la frontière, au sud du pays. La 9e division doit envoyer d’urgence un convoi de munitions et de provisions à ses unités qui se trouvent dans le désert du Néguev. Or il n’y a dans la base que des jeunes recrues, qui sont en train d’achever leurs classes. Comment trouver un soldat capable de diriger le convoi, de nuit, en plein désert, sur un terrain inconnu ?
Un jeune soldat se porte volontaire. Il se nomme Brog ; il a tout juste 18 ans mais il en paraît 16 au plus. De petite taille, maigrichon, flottant dans son uniforme, le visage poupin, encore imberbe, il ne paie pas de mine. Mais il explique que chez lui, au kibboutz, il a pris l’habitude de s’orienter de nuit ; avec une carte, il se débrouillera. On lui donne sa chance, et effectivement le petit soldat Brog amène le convoi exactement au lieu convenu, avec une aisance déconcertante. Les officiers s’étonnent de ce « navigateur » qui sait trouver son chemin dans le désert, comme guidé par l’instinct.
Or, au même moment, quelques spécialistes du renseignement sont en train de mettre sur pied une unité spéciale, dépendant directement de l’état-major de Tsahal, qui devra accomplir des missions secrètes et risquées. Ils veulent recruter pour cela des combattants d’un genre particulier : courageux, avisés et débrouillards. Ayant appris – par l’un de ses amis, qu’il a rencontré lors de sa première permission – l’existence du jeune navigateur qui fait ses classes à la 9e division de blindés, ils s’intéressent à lui. Ils apprennent que dans son kibboutz, à Mishmar Hasharon, le jeune Brog était devenu expert dans l’art de crocheter n’importe quelle serrure : c’était lui qui ouvrait pour ses camarades les portes des magasins où les adultes cachaient les bonbons. Brog sait aussi, depuis l’âge de douze ans, démonter et remonter des mouvements d’horlogerie. Il semble correspondre au profil recherché.

LE CHEMIN LE PLUS RAPIDE
Le chef de la nouvelle unité le convoque chez lui, un shabbat. En lui ouvrant la porte, il est déconcerté. Il s’attendait à recevoir un jeune soldat ; c’est quasiment un enfant qui se présente. L’officier déploie sur la table de son salon une carte militaire des environs de Jérusalem, et lui demande de trouver un chemin entre deux points éloignés. Le soldat, sans hésiter, promène son doigt sur la carte et indique comment se déplacer dans cette région montagneuse, en tenant compte des accidents du terrain et des autres éléments topographiques. Le lendemain, le jeune Brog reçoit l’ordre de se présenter à sa nouvelle unité.
Cette unité se nomme « le commando de l’état-major » (en hébreu : sayeret matkal). Le soldat de deuxième classe Ehoud Brog y fera la preuve de son incroyable capacité d’orientation sur le terrain, grâce à laquelle il trouve toujours le chemin le plus rapide – même s’il est apparemment plus long – pour arriver au but. L’art de crocheter les serrures, qui lui permettait naguère de parvenir aux bonbons du kibboutz, se traduira en une aptitude non moins étonnante à démonter n’importe quel mécanisme et à manipuler n’importe quelle arme. Il rêvait autrefois de devenir mécanicien ; il fera carrière dans l’armée. Trente-neuf ans après ce mois de mai 1960 où il a démontré pour la première fois ses dons de navigateur, il sera élu à la tête du gouvernement israélien […]•

Retour