Extrait d’un article publié dans L’Arche N° 496/juin 1999
La route des réfugiés kosovars
par notre envoyé spécial Gidéon Kouts

La route du Kosovo passe par les montagnes du Monténégro, république autonome de la Fédération yougoslave. Pour pouvoir traverser la frontière en venant de Croatie, il faut arriver « le bon jour ». Le bon jour, c’est celui de la milice favorable au président pro-occidental Djukanovic ; le mauvais, c’est celui de la Deuxième armée yougoslave, fidèle à Belgrade.
Aujourd’hui, l’avantage est aux mains de la milice. Je fais route vers la capitale monténégrine, Podgorica, dans une voiture conduite par l’ancien chef régional de la milice, après avoir vidé avec lui quelques verres de rakia, l’eau-de-vie monténégrine.
« J’aime beaucoup Israël, me dit-il, et j’aime surtout le chasseur de nazis Simon Wiesenthal, parce qu’à l’OTAN il y a plusieurs nazis. » On nous laisse passer aux contrôles routiers, car il connaît tout le monde.
La chaîne de montagnes qui sépare le Monténégro du Kosovo est habitée par des villageois d’origine albanaise. C’est un chemin de fuite et de contrebande. Les réfugiés des villages kosovars situés au nord de Pec prennent ce chemin pour trouver un refuge temporaire au Monténégro. Les soldats de l’armée de libération albanaise UCK, ainsi que des trafiquants de toute sorte, empruntent la route dans le sens opposé, vers le Kosovo, apportant du ravitaillement aux combattants de l’intérieur de la province. Notre accompagnateur, Islam Mulay, 23 ans, est membre de l’UCK depuis cinq mois.
Lentement, nous remontons la piste boueuse, puis enneigée. Les réfugiés nous apparaissent, marchant par familles entières, traînant ce qu’ils ont réussi à sauver de leurs biens. Les mères portent dans leurs bras des bébés qui hurlent. Un couple de vieillards glisse et tombe dans la neige, mais les jeunes les aident à se relever immédiatement.
Ils ont quitté leur village parce que les Serbes avancent et que les combattants de l’UCK reculent. Les habitants des autres villages leur ont raconté les massacres auxquels ils ont assisté. Sur la montagne d’en face gît un corps de femme ; à côté d’elle, deux petits enfants vivants. L’un des contrebandiers va les chercher. Il nous dit que la femme a été tuée par des snipers serbes. Malgré la brume, on peut distinguer la fumée qui s’échappe des maisons partiellement détruites et qui semblent vidées de leurs habitants. Ce n’est pas l’heure des bombardements de l’OTAN ; il s’agissait donc d’obus serbes.
Sur la pente enneigée, dans la brume, on entend des bruits de pas et des gémissements. « Ce sont les camarades », dit Islam Mulay. Et nous les voyons. Une armée défaite, sans uniforme, aux habits déchirés. Le Kalachnikov pend encore sur l’épaule, mais les visages sont tordus de douleur. Sur un brancard, un homme gravement blessé. Une jeune infirmière essaie de le soulager.
A l’origine, l’UCK était un mouvement maoïste ; mais aujourd’hui « tout le monde » est avec l’UCK, y compris, dit-on, des islamistes intégristes. L’un des chefs du groupe m’embrasse quand il apprend que je suis israélien. « Vous seuls, me dit-il, pouvez nous comprendre ». J’ai entendu cette même phrase de la bouche des Serbes du Monténégro, opposés à la « capitulation » au Kosovo (c’est comme cela que j’ai réussi à décrocher une chambre dans le seul hôtel correct de Podgorica). Mais un autre responsable de l’UCK me tient un discours fort différent : « Netanyahou et Milosevic se ressemblent. Netanyahou fait aux Palestiniens ce que Milosevic fait aux Kosovars. »
[…]
Quelque 25 familles juives vivent encore au Monténégro. Des vieux dont les familles ont émigré en Israël, et des familles mixtes ayant quelques ancêtres juifs. C’est dans le sud du Monténégro, à Tibat – paisible station balnéaire en temps de paix, aujourd’hui prise sous les bombardements – que j’ai rendu visite à la famille Radimiri. Hadassa Radimiri est israélienne. Elle s’est mariée avec un marin yougoslave qui a longtemps travaillé pour la compagnie de navigation israélienne ZIM. Une belle histoire d’amour commencée à Haïfa et poursuivie à Tibat. Hadassah a toujours conservé des liens avec la communauté juive. Mais, en cette période de guerre, les Juifs du Monténégro ont été oubliés. « Pour Pessah je n’ai même pas reçu de matsot, et j’ai regardé le séder de la communauté de Belgrade à la télévision yougoslave », dit-elle.… •

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