Article publié dans
L’Arche N° 495/mai 1999
Le gardien de mon frère

Ni pro-albanais, ni pro-serbe : faire le choix de l’humain

Il ne s’agit pas d’être pro-albanais ni pro-serbe. Il s’agit de faire à chaque instant le choix de l’humain, sans tomber dans l’esprit de vendetta ou dans la géopolitique de café du commerce. Et sans nous laisser prendre aux discours des tartufes qui drapent leur indifférence de profondes considérations sur les atrocités commises, au même moment, dans d’autres régions du monde. Comme si j’étais libre d’ignorer un homme gisant sur le pas de ma porte sous le prétexte qu’il y a des hommes abandonnés à l’autre bout de la ville. Comme si je n’étais pas, d’abord et toujours, le gardien de mon frère.
Certains nous disent : « Mais la résistance serbe aux nazis, mais les milices musulmanes levées pour Hitler par Hadj Amine el-Husseini… » Pourquoi faut-il qu’au moment d’éprouver un élan de solidarité humaine on se sente contraint d’argumenter, d’expliquer, de justifier ? Pourquoi est-il nécessaire, lorsque l’on parle du drame que vivent les réfugiés du Kosovo, de se lancer dans des considérations générales sur le peuple serbe et le peuple albanais – comme si notre rapport aux personnes d’aujourd’hui devait être déterminé par les actions de leurs ancêtres ou de leurs dirigeants ? En remontant assez loin dans l’histoire on trouvera, dans quelque société que ce soit, une grande réserve d’agissements criminels et de comportements admirables où nous pourrons puiser, selon les besoins de la cause, pour offrir un prétexte à nos attitudes présentes. La mémoire collective des Juifs, sous ce rapport, est quasiment inépuisable. Or y a-t-il un piège éthique plus abominable que celui qui nous ferait choisir entre les souffrances de nos contemporains en fonction des mérites ou des torts supposés de leurs nations respectives ?
S’il est légitime de mobiliser le passé, c’est uniquement pour donner plus de force à notre solidarité actuelle. Lorsqu’on évoque les souvenirs de la seconde guerre mondiale pour rappeler la résistance serbe, cela doit nous faire compatir aux souffrances des Serbes sous les bombardements causés par la politique criminelle de Milosevic. Mais on doit aussi rappeler – ainsi que l’a fait récemment le président de Yad Vashem, Avner Shalev – que les 2 000 Juifs yougoslaves qui ont trouvé refuge en Albanie durant la guerre ont tous été protégés et sauvés, dont certains peut-être grâce aux pères de ces Kosovars musulmans qui sont sur les routes, chassés de chez eux, sujets au viol et au meurtre, et à qui nous devons aide et assistance.
Il faut souligner, car on ne l’a pas assez dit, qu’en l’occurrence la solidarité s’est manifestée dans l’ensemble du monde juif. Les grandes organisations juives ont organisé des collectes d’urgence, l’Etat d’Israël a installé un hôpital militaire à la frontière macédonienne, et l’Agence juive a envoyé des tentes et des sacs de couchage, des médicaments et de la nourriture pour bébés.
Le président de l’Agence juive, Sallaï Meridor, a expliqué au ministre albanais des affaires étrangères que le mouvement sioniste ne pouvait rester indifférent face à un désastre humanitaire qui, pour beaucoup, évoquait la période de la Shoah.
Mais la Shoah n’explique pas tout. Les deux responsables de l’hôpital de campagne installé par Tsahal, Hezi Lévy et Gaby Madoal, ont déclaré à une équipe de la télévision du Qatar qu’ils sont tous deux originaires de pays musulmans (l’Irak et le Yémen, respectivement), et qu’à ce titre ils sont fiers de pouvoir aider des musulmans. Un argument à méditer, lui aussi. • Meïr Waintrater